Au premier trimestre, les élèves de l’école Auvray-Nauroy ont travaillé autour de cette proposition:

« Qu’est-ce qu’un homme? Qu’est-ce qu’une femme? »

« Que peut révéler le théâtre de la relation homme-femme ? En quoi cette relation investie sur scène par de jeunes acteurs comme vous, peut-elle faire naître un théâtre paradoxal fait de désir, d’incompréhension, de soumission, de rebellion, de présent et de passé, de sexe, de genre et de transgenre ?

 

 

Nous sommes à une époque où penser l’amour entre homme et femme ne va d’autant plus de soi que l’identité des termes de cette relation amoureuse – je veux dire l’homme et la femme – a été en grande partie déconstruite.

Qu’est-ce qu’un homme ? Qu’est-ce qu’une femme ? Voilà deux questions préalables à toute réflexion sur l’érotisme humain dont les réponses aujourd’hui sont bien difficiles à trouver.

Avant de prétendre y parvenir, il faut peut-être essayer de comprendre un peu mieux l’histoire de cette relation hétérosexuée, de cette fameuse « division sexuelle ». Une série de questions simples se pose alors à nous : pourquoi vouloir absolument distinguer, dans l’espèce humaine, l’homme et la femme ? Qui a opéré réellement cette distinction ? L’homme et la femme se sont-ils concertés à ce sujet ? Mais si la distinction entre eux fut imposée par l’un des deux – en l’occurrence l’homme – et non par les deux, n’y a-t-il pas une inégalité fondamentale enveloppée dans le concept même de « différence sexuelle » ? Dès lors peut-on penser la relation homme-femme sans penser la question sociale, morale, politique de leur hiérarchie ?

Dans cette histoire inégalitaire des deux sexes, la naissance du féminisme moderne incarne une sorte d’Aufklärung des femmes, un mouvement d’émancipation dans lequel les femmes, pour reprendre la formule consacrée de Kant à propos de la définition des Lumières au XVIIIème siècle, « osent penser par elles-même » et cessent d’être pensées par les hommes. Quand on lit ou relit le Deuxième sexe de Simone de Beauvoir, oeuvre révolutionnaire s’il en est, on est frappé de constater la synthèse historique très brillante que fait la philosophe au sujet des bêtises mysogines racontées par les hommes, y compris les plus géniaux, sur les femmes. Comme si la femme, après plusieurs millénaires de coexistence sexuelle, restait le point aveugle de l’homme.

 

 

Mais alors dans ce cadre de crise des genres, des sexes, que devient l’amour ? Peut-on s’aimer entre homme et femme comme au XVIIème siècle ? Evidemment, non. C’est toute la relation intime et affective entre les deux sexes qui doit être réinventée aujourd’hui. C’est sans doute cette invention nouvelle dont il faudrait faire sur scène l’expérience fictionnée. Même si l’ombre des mythes d’Adam et Eve, de Pandora et de tant de figures archétypales du passé, continue de se projeter sur la scène intime de nos échanges amoureux, comment se sortir d’une relation séculaire de méconnaissance des deux sexes pour envisager un amour fou et lucide à la fois, poétique et politique, généreux et égalitaire ?

Notre cheminement philosophique et dramaturgique consistera dans ce cours à traiter d’abord de la question du genre au théâtre. Nous essayerons de comprendre en quoi cet art qui n’a permis aux femmes de monter sur scène qu’à la fin de la Renaissance, est naturellement sensible à la question du genre, de l’incarnation sociale de l’identité sexuelle.

Après cette première étape qui montrera l’affinité entre théâtre et identité sexuelle, nous poserons de manière plus directe la série d’arguments qui déconstruit tous les présupposés ancestraux justifiant une différence ontologique entre hommes et femmes.
 Nous verrons ainsi qu’il y a quatre fondements corrélés entre eux légitimant depuis toujours la division sexuelle, ces fondements vont du biologique au politique.

Une fois ces quatre différences (biologique, psychologique, sociale et politique) énoncées, nous envisagerons les quatre exceptions qui viennent troubler la vérité de chacune d’entre elles. Ces exceptions sont : les intersexes ou hermaphrodites (exception biologique), les transsexuels (exceptions psychologique), les travestis (exceptions sociologiques) et enfin les écrits et les luttes féministes (exceptions politiques).

Cette réflexion historico-critique de la relation homme-femme et de l’amour possible qui peut en naître contribuera à fournir, je l’espère, un matériau dramaturgique intéressant pour les actes théâtraux singuliers et engagés que vous tenterez d’écrire sur scène ce trimestre. »

Guillaume Clayssen (Texte de présentation du cours de dramaturgie philosophique )

Photos : Romain Kosellek / Présentations des travaux des élèves,

Théâtre de l’Étoile du Nord, Décembre 2017

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